Entrevue avec le vampireMature

Il était environ 11h30 quand on cogna à la porte. C'est Alphonse qui, le premier, se leva de sa chaise bercante et se dirigea lentement, avec méfiance, vers la porte d'entrée. Il laissa la chaîne en place, et entr'ouvrit la porte.

Un policier et une policière se trouvaient sur le porche de la maison.

"Monsieur Desmarrais?" demanda la femme.

Alphonse répondit affirmativement par un geste de la tête.

"Je suppose que vous êtes ici par rapport à ce qui s'est passé chez notre voisin hier, c'est ça? se pressa-t-il d'ajouter.

- Oui, en effet, répondit le policier. Pouvons-nous entrer vous poser quelques questions?"

Pour toute réponse, Alphonse referma la porte et défît la chaîne, avant d'ouvrir grand la porte quelques instants plus tard.

"Ma femme est au salon. Elle joue au Mah-Jong. J'ai jamais rien compris à ce jeu. Elle va nous faire du thé.

- Ce ne sera pas nécessaire, merci.

- Germaine! hurla-t-il. Viens faire du thé! On a de la visite.

- C'est bien gentil, mais nous voudrions plutôt vous poser des questions. Votre femme n'a pas besoin de faire du thé.

La policière semblait vaguement mal-à-l'aise, mais le policier avait l'air de se marrer à l'intérieur.

"Mais oui, elle va nous faire du thé. Du thé vert. C'est chinois. Je ne sais pas où elle a appris à faire ça, ajouta le vieillard.

- Oui, oui, laisse-la faire. Elle va nous faire du thé, ricanna le policier."

Alphonse désigna la table de cuisine d'un geste. "Je vais aller chercher ma femme. Elle est plutôt dure d'oreille. Je reviens."

Les deux policiers s'installèrent à la table et tirèrent leurs blocs-note et leurs stylos, jetant des regards autours d'eux sur les comptoirs chargés de bibelots et de vaisselle. Un bouddha en bronze occupait l'espace réduit entre les 4 éléments chauffants de la cuisinière. Il devait avoir chaud quand les Desmarrais préparaient à manger, se dit Rebecca, la policière.

Quelques minutes plus tard, Alphonse Desmarrais revint, traînant une petite femme au visage tout ridé derrière lui. Ses yeux déjà étroits devinrent de minces traits quand elle avisa les policiers. 

"Voici ma femme, Germaine."

Les deux policiers eurent l'air un peu surpris, mais se ressaisirent rapidement.

"Votre voisin a été assassiné hier soir, dans son domicile, lanca tout de go le policier. Nous aimerions savoir si vous avez vu quelque chose, n'importe quoi de bizarre ou sortant de l'ordinaire, durant la soirée.

"Je me suis couché tôt. Le soir, il y a des jeunes partout dans le parc. Ils font du bruit et ils me dérangent. Alors je n'y vais pas. Je me suis couché vers 9h00, je pense bien, après avoir regardé la Promesse. Mais Germaine s'est couchée très tard. Dis-donc, Germaine, et ce thé?

- Non, moi pas vu rien, annonça Germaine brusquement, de sa voix flûtée. Moi rien vu rien entendu. Vous pouvoir partir maintenant." Elle fit mine de se lever, mais se ravisa et se rassit. 

Les deux policiers échangèrent un regard.

"Vraiment? C'est que le crime porte toutes les traces d'une violence inouïe. Il est difficile de croire que personne n'aie rien vu ni entendu, dit le policier en fronçant le sourcil.

Rebecca ajouta: "Étant donné votre audition déficiente, je peux croire que vous n'ayiez rien entendu, mais, pour être honnête, votre réaction est plutôt singulière. Je veux bien croire que vous avez hâte de retourner à votre partie de Mah-Jong, mais on dirait qu'il y a autre chose derrière tout ça. Soyez honnête avec nous, madame.. Desmarrais, s'il-vous-plaît."

La vieille femme grommela quelque chose en cantonnais que personne d'autre qu'elle ne comprit. 

"Elle va nous faire du thé maintenant, pas vrai Germaine?"

Mais la vieille chinoise ne semblait pas avoir envie de faire le thé. L'entretient dura encore une demie-heure, avant que les policiers ne se lèvent et prennent congé. Ils n'avaient rien appris, et n'avaient rien bu non plus. Ils espéraient avoir plus de chance avec les autres familles du voisinnage.  Quelqu'un avait forcément vu quelque chose.

"Nous demanderons au Sergent Minh de passer. Cette vieille chinoise semble en savoir plus qu'elle ne le dit. Elle s'ouvrira peut-être avec un autre chinois, annonca Rebecca.

- C'est une bonne idée. Et j'espère que les autres voisins seront plus sympatiques, ajouta le policier en montant à bord de l'auto-patrouille. Ce petit couple était complètement déficient. On aurait dit que le type ignorait que sa femme était chinoise. T'as remarqué? C'est pas drôle de vieillir. On devrait faire des biscuits avec les gens comme ça...

- Ah oui?, s'étonna Rebecca. T'en mangerais, toi?

- Moi, non, mais si les biscuits étaient suffisamment mous, les autres vieux oui!"

The End

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