La côte à Ti-PèreMature

Quand j'étais petite, on s'amusait à jouer dans la rivière à se laisser porter par le courant, pas trop fort à cette hauteur. C'était une petite rivière de rien du tout, au-dessus de laquelle passaient des ponts en bois, sur lesquels on s'amusait à pêcher. Un peu plus en aval, le courant devenait beaucoup plus fort, et tous les enfants de mon village savaient que, passé le pont de la côte à Ti-Père (un vieillard qui était trop vieux pour faire quelque chose, même pour se rendre à la messe, même trop vieux pour mourir), il fallait immédiatement sortir de l'eau, car le courant devenait un véritable tourbillon, qui engloutissait même les meilleurs nageurs.
Quand mon frère et moi jouions dans cette rivière, nous n'avions que faire des avertissements des autres. Nous n'étions pas seulement que des bons nageurs: nous étions les meilleurs nageurs. Un petit tourbillon ne nous faisait pas peur. 
Mon frère a été recraché par le tourbillon, mort. Moi, une branche qui traînait par là m'avait agrippé au collet, m'empêchant de mourir comme lui.

La métaphore s'avéra réalisée. Accrochée par quelque chose dont je ne peux me libérer par moi-même, je regarde tous les autres se faire entraîner par le tourbillon. Mon corps traîne mollement dans l'eau, je ne me débats plus.
Ils disparaissent toujours, peu importe combien des gens comme moi peuvent vouloir que cela n'arrive pas.

*
*

- Tes cheuveux,, y'étaient pâs bruns avant?
- Ouain.
- Ben quoi c'est que tu fâs accoutrée de même ma p'tite bon'hour? C'est pô encôre les Eindiens qui t'ont mis des âffaires dans tête? Ou dessus!
Elle s'était trouvée hilarante. 
- Si oui, quoi c'est que ça fait?
Elle ne m'avait pas trouvée hilarante.

Plus tard: 
- T'as pas pris une ride, la p'tite!
- Pourquoi j'devrais faire ça?
- Parce que c'est l'âge, sirop, c'est l'âge! C'est parce que t'as pas eu de marmaille, hein!
- Non.
- Ah... Ben t'as un secret, d'abord!
- Non.
- Allez, quoi c'est! T'es quand même pas une sorcière pour de vrai, hein!
- Peut-être.
- Eille, ce qu'ils disent en bâs au villâge, c'est pas vrai pour de vrai, quand même, là?

Encore plus tard:
- Sorcière! Sors de là ou ben donc on brûle ta maudite cabane!
- Envoye, sors, saint-crême! C'est pas vrai qu'on va se faire hanter par une sorcière, non monsieur!
Les torches, les pics et les fourches étaient brandis. Ils avaient remarqué que plusieurs avaient disparu... Et que j'avais arrêté de sortir le jour pour aller à la messe. Parce que j'étais pas vieille comme Ti-Père, moi, je n'avais pas le droit de manquer une messe.
Quand j'ai ouvert la porte, ils ont figé: ils ne s'attendaient pas à voir une enfant.

J'avais découvert quelques petits trucs sympa.

En me mettant à pleurer, tremblante de "peur", je me réfugiais contre le cadre de la porte, en bredouillant qu'"elle" était partie, et qu' "elle " m'avait interdit de bouger de la cabane, sinon, elle me tuerait pour de vrai. Les villageois, hors d'eux, jetèrent leurs torches chez moi: j'avais prévu le coup et enduis l'intérieur de carburant, pour l'effet. Cela fut réussi: le Malin brûle toujours spectaculairement. Ils emmenèrent la petite fille toute tremblante au village, pendant qu'elle leur racontait une histoire de sorcière à coucher dehors, tellement invraisemblable qu'elle ne pouvait qu'être vraie. La sorcière aurait trouvé un moyen de voler la jeunesse à l'enfant: c'était donc son secret. L'identité de l'enfant n'intriguait plus personne, maintenant que la supercherie avait été révélée au grand jour. 
La chasse à la sorcière reprendrait le lendemain. 

Alors que tout le monde dormait, je pris soin d'arranger ma sortie. La Voix m'aida beaucoup: j'eus du mal à ne pas ricaner devant l'ampleur du plan qu'elle concoctait. 
Je fis couler mon sang dans la literie prêtée, encore sous la forme enfantine revêtue. Les traces que cela forma rappelaient le corps d'un enfant. J'en eu moi-même les frissons, tellement c'était macabre. Je fis également une dernière victime dans mon village, que l'on entendit crier bien fort. 

Lorsqu'ils purent enfin ouvrir la porte que j'avais soigneusement bloquée, la scène en fit vomir plus d'un. Mais j'étais déjà loin, en route vers un autre continent. 

Dans mon pays, les gens parlent beaucoup, et avec le coeur. Pour eux, je devins la Sorcière Rouge, et je croquais impitoyablement quiconque croisait ma route. Heureusement, avec l'effet érodant des légendes de mon pays, je ne croquais plus que les petits enfants qui ne mangeaient pas leurs légumes, ou qui ne dormaient pas le soir.
Ils m'avaient oubliée, mais moi, je me souvenais d'eux, tenue à l'écart du courant du Temps.

The End

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