SolitudeMature

J'aurais aimé avoir faim de d'autre chose que du sang. Pendant les premiers temps où j'étais morte, j'aurais aimé ressentir d'autre chose que cette faim.

Maintenant, je doute que cette avidité, cette chasse aux sensations me fut salutaire. 

J'entends beaucoup mieux. J'entends des choses que plusieurs n'entendront jamais. J'entends des choses que plusieurs ne se doutent même pas qu'ils peuvent entendre. Quelques fois, je ne voudrais pas les entendre. Je ne peux pas dire qu'elles me terrifient car la Voix m'entendrait -elle aussi entend beaucoup de choses- et elle n'aimerait pas ça. Je ne peux pas, selon elle, avoir peur: elle me déballe un tissu d'explications boiteuses que je ne prends même plus la peine de réfuter ni même d'écouter, en fait. 

Quelques fois, je ressentais quelque chose qui valait mourir huit fois. Juste au fond de moi, entre les côtes, ça prenait comme une quinte de toux qui ne s'arrête plus, comme une goulée d'air qui ne veut pas s'offrir alors que l'eau se referme sur soi, comme un cri réfréné qui traîne, oublié dans la gorge. 

La solitude.

On ne pouvait pas dire que j'étais seule: ils étaient tous là, les autres, à vaquer à leurs occupations, à sourire, à grogner, à se plaindre ou à rigoler. Ou tout ça en même temps. Tout ça me restait au travers de la gorge, j'avais la vie dans les talons, incapable de la faire remonter jusqu'au coeur. J'avais beau sauter, me secouer, me forcer pour rire, pour crier, pour parler, tout ça pour que ça remonte jusqu'en haut, mais la Voix m'avait sommé d'arrêté: ça commençait à le lui faire tanguer, de coeur. (la Voix, un coeur?) 

Elle, c'était le pire. Surtout au début. Elle me suivait partout, elle était moi. Autant je haïssait la solitude, autant je la recherchais: les moments de silence les plus infimes étaient tels un cadeau.

J'arrêtai donc de parler. Sourire me fut plus facile. Elle parlait assez comme ça, la Voix, pas besoin de continuer à jacasser. D'ailleurs, à quoi bon...

*
*
C'est parce que j'écoutais ce que les autres n'entendaient pas qu'ils m'avaient gardés avec eux. Les choses sont comme elles sont, cela ne me faisait rien. Je savais qu'autrement, ils m'auraient laissé partir. Fortement encouragé à, plutôt. Mais ils avaient besoin de moi, pour quelques temps, du moins, alors, ainsi fut-il, j'étais là. Cela ne dura pas. Rien ne dure. Quelque chose peut paraître long, éternel, mais il ne l'est pas en réalité. Même moi. La tempête qui fait rage de l'autre côté de la fenêtre peut sembler éternelle, mais finalement, elle se calme et disparaît. Je ne prétends pas à l'immortalité: un jour, je mourrai pour vrai, pour de bon, dans quelques circonstances qui ne m'intéressent pas pour l'instant, mais un jour, je ne serai plus là. En attendant, j'écoute. 

Puis, ils me laissèrent filer. J'étais devenue inutile. "Inutile dans l'immédiat". Pour eux, ce n'est pas l'éternel qui est long, mais l'immédiat. C'est pour ça qu'ils ont l'air si vieux. Vivre en double la même seconde à toutes les secondes qui se suivent, inlassablement, ça a de quoi épuiser n'importe qui, même quelqu'un qui ne vit plus.

*
*
Je ne puis pas ne pas parler. C'est impossible. Seulement répondre aux questions semble agacer. Il est révolu, le temps ou je ne faisais qu'écouter. Je frappe du talon: j'espère atteindre mon coeur: je veux...

The End

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