RegardsMature

Je me souviens de leur regard. De chacun d'entre eux. 

Le premier était d'un vert bleuté. Il n'était pas particulièrement beau, ni riche, mais il ensorcelait. C'était ces yeux-là qui me hantaient alors qu'il m'arrivait de me demander "pourquoi". C'était lui avant les autres, c'était la chronologie. C'était le premier qui avait posé ses lèvres sur ma peau de mortelle. 

Le second d'un brun innocent. Un regard ordinaire: pourquoi je m'en souvenais tenait de l'incongru. Il arrivait que je sursautasse quand je croisais des gens ordinaire, dans la rue. Un rapide coup d'oeil à leur aura et j'étais rassurée: ce n'était pas Lui. Beaucoup de monde avait ses yeux, mais pas son statut. C'était le deuxième, qui, m'arrachant au premier, me planta ses dents dans la chair. 

Le dernier était d'un brun murmuré, presque noir. C'était celui-là qui m'avait fait le plus peur, celui-là que je continue à craindre plus que les autres, même si je sais que mes craintes sont infondées. Il avait d'un geste nonchalant empoigné mon bras droit, et l'avait humé comme on sent un vin. Mes yeux ne suivaient que lui, j'arrivais même à oublier la douleur que m'infligeait l'autre. Puis, il m'avait regardé. Ses deux billes presque noires m'avaient captivée: elles avalaient la lumière. Ses sourcils froncés se relevèrent -un peu. Je ne me souviens pas de son visage, mais je puis dire que je suis morte devant ses yeux. Sans me lâcher du regard, il avait empoigné de sa grande main le crâne du deuxième et, violemment, l'avait tiré par en arrière, l'obligeant à abandonner la proie -moi. Il reste depuis ce temps toujours avec moi: il s'est fondu dans les deux sillons plus blancs que ma peau qu'il a lui-même creusé, éternels.

Je me souviens de ces trois regards. Je me souviens de ma mort. On dit des gens comme moi que nous sommes qui nous sommes car nous nous rappelons tout, de la vie, de la mort, et de la non-vie. Je ne me souviens pas du début de ma non-vie, mais c'est peut-être mieux comme ça.

Ma mort à moi fut disputée par trois instances. Par trois clans. Enfin, c'est ce que j'en déduis, peut-être étaient-ils tous du même. Mais je me plais bien à me l'imaginer ainsi. La Voix, elle n'apprécie pas. Qu'elle aille au Diable, finalement. 
C'était là que je les avait envoyés. Ça ne pouvait être que moi: la Fiamma n'a pas d'ange gardien, cainite et ange sont des oxymores. Je ne connais pas d'anges, en connaîtrais-je jamais. 

*
*
Tandis que le vent achevait de répandre les cendres des sept hommes, comme des flocons qui virevoltent au début du mois de novembre, je ressassais ce qui me hantait les jours de mélancolie. Si ce troisième regard ne m'avait pas ébranlé, peut-être ne serais-je pas devenue folle. 
Peut-être, Jayla, je ne t'aurais pas hanté de la sorte, peut-être me serais-je tenue bien discrète, enfermée dans ta tête au chaud à côté d'Elle. 
J'étais vidée de toute énergie, malgré le fait que je m'étais bien nourrie, et que j'avais fait des réserves. La vague de tristesse, de spleen s'apprêtait à me noyer, encore.

Mais pas ici, non, pas ici. Sinon le Soleil te brûlera.
À quoi bon...
Rentre, Jayla. 

Abattue, et sans la moindre volonté, je redescendit la petite colline pour retourner dans le refuge de mon clan. La Voix me guidait, car j'étais trop vidée pour penser aux pas que je faisais. 
Si j'avais pu, je me serais couchée en plein milieu de la place pour me faire griller par le soleil, comme une tranche de lard oubliée sur le grill.

The End

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