La Voix et la BêteMature

Je les sentais venir. Ils étaient plusieurs, accompagnés de métal, qui montaient vers moi. Je les entendais proférer des menaces en l'air, menaces qu'ils n'auraient pas la force d'accomplir. Je m'étais blottie contre le tronc froid de l'arbre, l'écorce me rentrant dans les chairs. Ma tête dodelinait par une force que je ne comprenais pas: cela m'étourdissait, mais la Voix n'aimait pas que je parles, et que je cries encore moins. Il fallait écouter, se taire. C'était un peu un moyen de manifester son mécontentement. Mes pensées tanguaient au rythme du roulis causé par les flexions de mon cou: j'en eu la nausée. Je m'accrochai à l'arbre comme s'il fut mon sauveur. 

Mon sauveur: je me mis à rigoler doucement, étirant les lèvres avec calme. Je n'avais jamais eu de sauveur, et sans doute n'en aurais-je jamais. Ce qui était dans ma tête n'en faisait justement qu'à la sienne, et ceux qui m'avaient sauvé de ma condition de mortelle n'avaient été les sauveurs de personne. Ce souvenir ramenait toujours la Bête à gronder, prête à reprendre le contrôle. Elle me souffla à l'oreille quelques mots silencieux, que la Voix approuva immédiatement. 


*


Les hommes débouchèrent dans la petite clairière de laquelle provenait le hurlement coronarien du loup. Une femme aux cheveux de feu était amarrée à un arbre solide de quelques siècles. 

- Faudrait pas traîner ici, ma p'tite dame.

L'homme italien avait sûrement raison. La femme à l'arbre ne lui accorda pas un regard, elle n'ouvrit même pas la bouche, même pas les yeux.

- Est-ce qu'elle est morte?

Plutôt, oui.

- Saleté de loups. Pourtant, je croyais qu'ils ne venaient plus en ville depuis longtemps... 

*

*
Je tournai lentement la tête vers l'homme qui parlait. Ses six compagnons et lui voulurent se disperser pour chercher le loup dans les environs. Je les en empêchai en me dégageant de l'arbre et en me dirigeant d'un pas ferme et volant vers le chef de la meute d'hommes, le saisissant à la gorge. Il fallait que je frappe, c'était comme un besoin vital, une chanson qui trotte dans la tête, une envie irrésistible de manger quelque chose, eh bien maintenant, il fallait que je l'égorge. 
Je n'entendis même pas le craquement sourd que fit sa nuque quand je l'écrasai entre mes doigts: j'étais concentrée à plonger mon regard dans ses yeux qui moururent devant les miens. Son sang chaud coula sur mes mains: mon index, mon pouce et mon majeur lui avaient pénétré les chairs. Il était chaud, quasiment douillet. Il perdit de la vigueur: lui qui se débattait comme un taureau de corrida avait maintenant du boeuf le seul attribut d'être de la viande à pâté. Ses autres amis restèrent pétrifiés. Quelques-uns couraient vers le village, mais un petit tour de passe-passe et la Voix se chargea d'eux. Ils n'étaient pas bien durs à influencer. À vrai dire, la peur leur avait donné des ailes, que la Voix n'avait eu qu'à arracher d'un simple mouvement indolent. La chute était alors inévitable. 
Je laissai feu le chef choir sur le sol froid. Il tomba avec un bruit mat qui occupa mes milliards de pensées pendant un instant: le bruit de la dégringolade fut aussi subtil que l'arbre qui tombe quand personne ne l'entend, mais c'est l'amortissement par le gazon vert qui attira mon regard vers le sol. Aussitôt, ma propre voix signala à la Voix qu'elle avait fait une gaffe en exacerbant le désir de la Bête, et qu'elle le regretterait: je me fis gifler. La marque d'une main apparu quelques micros instants sur ma peau de toute façon morte à cause du sang que j'avais ingéré. 
La Voix me fit avancer quelques pas en direction du prochain cadavre. La Bête rugit: je mordis. Je déchirai. Je tuai. Me réfugiant dans un coin de ma tête comme on se camouflait dans les gradins d'un stade rempli à craquer un soir de match, je regardai avec impuissance le massacre couleur sang qui se profilait devant moi. Ils n'auraient aucune chance, car la Bête ne lui en laisserait aucune. Peut-être s'amuserait-elle avec la proie comme un chat joue avec le mulot avant de le décapiter, mais je me mis à souhaiter le plus authentiquement possible qu'elle les tuasse sans faire d'histoire. Je sentais le flot de ma rage qui coulait autant que le flot de globules sur le sol, mais il ne se tarissait pas. Pas encore. Pourtant, je le sentais s'amenuiser. 
La dernière âme quitta le dernier corps. Ils avaient finalement perdu leurs ailes, ils avaient atteint le sol, après la chute. Je recueillis sur eux ce que leur transfert d'état m'avait coûté: puis, un petit briquet d'argent glissa dans ma paume. 

Brûle-les, le vent t'aidera à disperser les cendres.
Pourquoi aurais-je résisté? Je n'avais de toute façon aucune once d'agressivité dans le corps, tout était tarit. 

Tout s'était tarit ce soir-là, quand je regardai brûler les sept corps. Sept corps; c'était un signe de transformation, de cycle accompli. Je me remplirai à nouveau de fiel, d'amertume, de violence. De la force de ma main je brisai les crânes, les bassins, les phalanges, les résidus de carbone que le vent ne pouvait pas balayer. 
Le vent me murmurait souvent à l'oreille de le suivre. Il me soufflait des paroles que personne ne prenait le temps d'écouter parce qu'elles parlaient un autre langage. Ce soir-là, il m'aida à disperser les cendres un peu partout. Avec un peu de chance, l'automne m'offrirait ses nuages et sa pluie, pour résorber les traces. Et l'hiver... 

Je m'arrêtai. Le murmure dans ma tête bourdonnait encore, mais lui, n'arrêtait jamais. Caressant l'estafilade sur mon bras, je repensai à l'hiver de la terre qui m'avait vue naître, plusieurs vies de mortels avant. 

The End

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