Dean

Dean la regardait, à travers sa main posée sur son visage. Il feignait de ne rien voir, elle feignait de ne pas savoir qu'il voyait. Ce jeu l'avait toujours fait rire. 

Le soleil de l'après-midi filtra à-travers les rideaux fermés de la chambre: les pleins-jours n'entravaient pas grand-chose de la lumière de l'astre du jour. Elle s'amusait de voir ses mains d'arbre se refermer sur ses doigts délicats, froids. La chaleur ambiante n'arrivait jamais à la réchauffer -ou à la décongeler, Dean n'arrivait pas à se décider. Il regarda avec insistance dans ses yeux clairs, billes translucides si joliment colorées qu'il aurait dit des bijoux, des tourmalines incrustées dans le plus beau visage qu'il lui fut donné de contempler. Elle ne le croyait jamais quand il lui répétait qu'elle était belle: elle ne le croyait pas, mais se plaisait à l'entendre. Dean se disait qu'un jour, elle comprendrait. Un jour, elle saurait qu'elle était le coeur de sa vie. 

Ses doigts jouaient avec délicatesse et adresse dans sa barbe qui lui ornait les joues. Il soutenait qu'il avait l'air d'un prisonnier, d'un voyou, mais elle répliquait toujours, mi-amusée, mi-outrée, qu'elle aimait sa barbe. Et que si Dean la rasait, elle bouderait jusqu'à temps qu'elle repousse. Son rire de sirène cascadait alors longtemps dans les oreilles de Dean, qui fermait les yeux pour se couper de toute distraction: il savait qu'elle partirait un bon moment. Elle partait un bon moment. 

L'aéroport semblait si bruyant que Dean voulait crier à tous de se taire, de partir, eux aussi. De suivre toutes ces personnes qui leurs étaient chers. Pourquoi ne la suivait-elle pas? 

- Habibi, je reviendrai. 
- Habibi, tu reviendras...  
Sa voix était étouffée par les cheveux et par les vêtements de sa voyageuse. Le bruit ne les dérangeait plus; plus rien n'importait à ce stade de déchirement. Les yeux de Dean fouillèrent les étoiles devant lui, lumineuses comme toujours, mais emplis d'une tristesse inconnue. Dès lors, dès lors il sut. Son expression grave s'adoucit jusqu'au sourire sans âge de la sagesse. Rassurée, elle sourit à son tour, sans trop savoir pourquoi, pourtant. 

- Je t'attendrais. Kol Youm, fit-il, presque en chuchotant, en lui replaçant une mèche de travers.

Elle sourit. D'abord parce qu'elle ne savait pas quoi dire, ensuite parce qu'elle aimait qu'il lui glisse ses mèches rebelles derrière les oreilles, puis parce qu'elle était persuadée qu'il comprendrait -et il avait comprit-, et parce qu'elle l'aimait. Plus qu'elle pensait qu'il lui aurait été possible d'aimer quelqu'un. Sans verser dans le kitsch de Kundera -ou de n'importe qui d'autre-, elle l'aimait. Elle ne dit rien, parce que ce n'était pas nécessaire. 

Sentir encore ses lèvres douces sur les siennes, ses doigts sur sa joue barbue de prisonnier, son souffle caressant sa peau, son nez froid contre son nez. Sentir glisser une larme sur leur joue -tristesse, mélancolie, appréhension, joie, reconnaissance-. Sentir ses doigts fuir entre ses mains d'arbre à l'écorce rude. Sentir sur sa rétine son dernier sourire qui s'envole vers l'ailleurs, tandis que lui reste ici. Sentir ses propres joues remonter, ses lèvres se retrousser pour laisser apparaître ses dents. Il souriait. Elle reviendrait, elle lui reviendrait. Et ce jour-là, il sera à la même place, les pieds exactement à la même place, et elle serait exactement dans ses bras, à ses côtés.

Mais ce jour-là, ils partiront ensemble, loin des oiseaux de métal. 

The End

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