Elliot

Il déguisa d’un sourire sa mâchoire. Plusieurs s’y seraient laissé berner, sauf elle.

Les yeux d’Elliot lançaient des insultes à peine dissimulées dans de la courtoisie, qui suffisaient, bien que muettes, à remplir la pièce d’un silence bruyant de désagréable.

Emma restait de glace.

- Regarde-le, Emma, regarde-le.

Et elle regarda le père couché sur la table de dissection, digne parapluie qu’il avait été. (*) Lui aussi souriait: la mâchoire arborait le même sourire que celui d’Elliot. Peut-être était-il même un peu moins figé. À croire que la mort eut fait une erreur. Son père vivait plus qu’Elliot.

Emma contempla le visage de cire de son frère qui ne cessait de l’attaquer. Il tentait de lui arracher des lambeaux de vie comme il voulait battre des bras pour remonter à la surface de son lac d’amertume. Il ne manquait plus que les violons. Il l’aurait étranglée avec la corde, Emma le savait, Elliot était fou, maintenant.

- Que veux-tu, Elliot?
- Je ne veux rien, tu le sais.

Son sourire s’élargit. Un sourire carnassier, sur son visage qui prenait tranquillement les traits d’un vautour affamé.

- Je ne t’en empêcherai pas.
- Il m’en empêchait. Pourquoi ne le ferais-tu pas?
- Je ne suis pas lui.
- Tu es aussi morte que lui, Emma, ne me raconte pas n’importe quoi. Même vivante, tu es plus morte que lui.

Il commençait à l’effrayer. Sérieusement.

- Pars, Elliot.

Dévoilant ses dents, reliées par des filets de salive collante, sa gorge chaude, la langue vicieuse, il éclata de rire. Ses yeux se plissèrent jusqu’à en devenir des fentes seulement, amandes pourries qui la toisaient de tout leur fiel. Emma restait de glace, en façade.

- Je suis parti il y a des années. Toi tu es restée. Regarde maintenant à quel point tu es morte, et comment je suis vivant.
- Que vas-tu faire?
- Tu ne veux pas revenir à la vie?

Elle faillit lui avouer qu’elle avait démesurément peur de lui. Qu’était-il advenu de son frère qui la protégeait de tout, même des coups de tonnerre dans le lointain?

- Pourquoi es-tu revenu.

Ce n’était même pas une question. Comment, de toute façon, Elliot aurait-il pu répondre à une telle demande?

- Mon père est mort, Emma, répondit-il en élargissant son sourire. Mon père est mort, et je dois le reconduire dans sa demeure éternelle.
- Bon sang, Elliot, mais que vous mettent-ils dans la tête, en prison?
- Je ne l’ai pas tué, Emma, voyons, continua Elliot d’une ironie qui ne trompait personne. (**)

Il s’approcha d’elle afin de lui chuchoter à l’oreille quelques paroles: Emma frissonna imperceptiblement.
Une lueur au fond des yeux de son frère lui disait que, peut-être, la machine à coudre devrait coudre sa révérence.
(***)

(*): Ref. Lautréamont, Les chants de Maldoror.
(**): Réflexion d'Alain: S’il était en prison alors que le père est mort, mais que c’est lui qui l’a tué, apparemment, comment s’y est-il pris? Sherlock? Sherlock!
(***): Dédié au non-art, parce qu’apparemment, Alain y comprend rien.

The End

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